Cher pays de mon enfance, je vais moins te cajoler que Michel P. dans sa chanson éponyme, parce que ces derniers temps tu ne me rends pas absolument fière.
Hier soir j’ai vu des mecs extatiques te saccager les vitrines, piller des bus de touristes, brûler des voitures et se faire péter les rotules à coups de matraque par des CRS zélés dans le cadre d’un rassemblement de footeux. Quelques semaines avant, je voyais une blonde peroxydée bien moins pudique que son « nom de scène » l’indique, appeler ses acolytes au sang pour combattre le vote d’une loi permettant à des gens de s’aimer légalement. Entre les deux il y a eu le CSA qui a voulu censurer un clip d’Indochine, du réalisateur et acteur Xavier Dolan, alors que le débat enfin s’ouvrait à cette occasion autour des violences subies en silence par des enfants. Et par-dessus tout ça, tu nous as dégainé Nabilla et le buzz le plus pitoyable de l’année, surmédiatisée à un niveau de visibilité que même les médecins les plus compétents du monde ne pourront jamais espérer atteindre.
Alors j’ai juste envie de te dire : Non mai Allo quoi ? Tu es la France de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ?
Liberté comme le fait de dire que la violence ne doit pas être esthétique et qu’on doit donc interdire aux gens de voir la réalité de ce qui dérange sous prétexte qu’elle est mise en scène de manière artistique ? Je ne voudrais pas faire la fille qui se met à citer des idées, mais quand même… Tu as fait transférer les cendres de Malraux au Panthéon, alors tu pourrais pour une fois transformer l’événementiel historique en idéologie positive. Parmi quelques idées pas si saugrenues, Malraux disait « l’Art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». Alors, que tu penses qu’Indochine market sur le dos de son clip, que la violence c’est pas joli joli, très bien, mais stp laisse quand même aux artistes, que tu aimes leur art ou pas, l’occasion d’interpeller encore les consciences par leurs créations. De faire un pont entre les hommes. Sinon on va vraiment finir dans un pays où nos enfants penseront qu’être un artiste, c’est simplement faire un bon mot, ou en l’occurrence une très mauvaise phrase, sortie dans une émission de téléréalité qui trouverait, sans que ça gêne, toutes les justifications les plus aberrantes pour prendre toute la place sur la scène médiatique et dans les cours de récrés pendant des semaines. Au lieu d’apprendre aux plus jeunes, les bienfaits de l’esprit critique, aux parents les vertus d’une éducation qui apprend à réfléchir, à tous, de rappeler que l’art, la création, la production d’une œuvre, qu’elle plaise ou pas, qu’elle soit polémique ou non, que l’art donc, est l’un des rares moyens qu’il nous reste pour espérer voir la culture perdurer dans notre pays, dans nos esprits et dans celui de ceux qui nous succèderont. Et on en a juste un peu besoin. Pour que ceux dont on parlera, sur qui on braquera les projecteurs soient ceux qui font bouger le monde, qui l’interrogent, le montrent ou le décortiquent, que ce soit avec violence ou douceur, pertinence ou controverse, que ça fasse de la pub ou pas derrière, tant que ça libère des idées, que ça stimule la pensée, le benef’ n’est peut être pas que dans les caisses de ceux qui le produisent. Pour que ce soit ceux qui génèrent des vrais débats qu’on voit plus, que ceux qui s’engueulent enfermés dans des baraques à l’autre bout de la Terre à rien foutre. Et qu’on arrête de perdre des semaines pour se demander publiquement si la fille avec des seins prêts à exploser, qui fait la pluie et le beau temps parce qu’elle a sorti la phrase débile qui était déjà sur toutes les lèvres depuis des mois, n’est pas un petit génie en sommeil qui cacherait des océans de richesses derrière ses pare-chocs rutilants. Elle cache juste un conseiller en communication qui a du lui dire que ce serait judicieux de surfer sur la connerie car c’est une vague porteuse et que déposer sa phrase choc lui permettra de mettre de côté pour les jours de disette qui succèderont à cet avènement fulgurant autant que carrément dangereux. Pour les jours d’anonymat à venir et pour continuer à ce que nos générations futures pensent que la réussite passe par la notoriété ou le strip tease public. Ou que réussir serait le fruit d’une contingence sans âme. Pendant que d’autres s’évertuent à donner forme à leurs ambitions de toujours sans avoir été propulsés par quelque levier médiatique qui soit, pendant que d’autres pointent au chômage par millions, galériens d’un jour ou de toujours, jeunes bourgeois diplômés ou vieux de la vieille de la précarité, femmes avec enfants ou célibataires solitaires. Et que ceux là même parfois ne comprennent pas trop qu’on passe des heures à leur rebattre les oreilles à la TV avec les images des clans qui se livrent à un vrai pugilat manifestant sur fond de mariage homo alors que eux, ce qu’ils voudraient, c’est déjà pouvoir bosser pour vivre. Qu’on leur montre que quelqu’un se préoccupe vraiment et activement du fait que parmi ceux qui se retrouvent au ban de la société, il n’y a pas que des assistés qui profitent du système, mais aussi des gens qui se défoncent pour trouver une place aussi méritée que salvatrice dans celui-ci.
Question d’échelle des priorités tellement subjective qui devient le terrain de tous les questionnements politiques. Le mariage pour tous cloisonne chacun comme jamais. Gens convaincus que l’amour doit être une question d’égalité, gens qui pensent encore que l’homosexualité est une maladie qui risque de contaminer des enfants, gens qui disent qu’il faut un homme et une femme pour faire une éducation équilibrée et un couple recevable, alors qu’ils sont des millions en France à prouver sans cesse, et de plus en plus, que les couples hétérosexuels sont plus doués pour divorcer que pour durer, gens qui pensent que l’accès au mariage pour les homos est plus une formalité légale qu’une revendication intime. Gens qui se donnent des leçons. En veux-tu en voilà, qui pensent que répondre à la haine par la haine est le seul moyen de s’entendre. C’est le seul moyen de se déchirer, point barre. On manifeste, on s’insurge, on se fout sur la gueule, on crée des groupes, on sectarise, d’un côté comme de l’autre. On parle de liberté et on reproche à ceux qui exercent la leur de le faire. On mélange tout. Et d’un coup ton crédo d’égalité se transforme en honte nationale.
Alors c’est sûr qu’avec tout ça, espérer en plus que des gens vont être capables de se réunir pacifiquement autour d’un événement sportif, une réussite en plus, que certains supporters du PSG attendent religieusement depuis presque 2 décennies, ce serait croire, ma chère France, que la dernière valeur de ta devise, la fraternité, aurait encore un sens.
Si tu permets du coup, je vais te regarder encore de mon nuage, car de là haut il me reste encore quelques rêves possibles et une vision panoramique magique de ce beau pays qui est le mien.














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