Blog mode à tendance rock et à variations littéraires et musicales. Mode en séries, découverte de créateurs, vente en ligne de mes créations bijoux (INDIE), revue de must have, chroniques de bouquins et de CDs, vide-dressing...
Il est
toujours difficile de savoir par où prendre l’émotion. Comment lui rendre justice, la transmettre quand elle submerge avec autant de divine puissance. J’aime les livres, leurs titres, leurs
couvertures, leurs secrets qui viennent s’empiler en nombre dans les étagères débordantes de ma chambre.
J’aime leur présence rassurante autour de moi, la poussière qui s’accumule un peu sur leurs tranches car je les relis rarement plusieurs fois. Pour garder intacte l’émotion spontanée qu’ils ont générée et ne jamais leur donner le choix de me décevoir la fois suivante. J’aime la surprise des mots qui tiennent en haleine, ceux dont on ne peut se séparer car soudain ils emmènent loin, si loin de ce quotidien dont je peine parfois à me détacher alors que je voudrais m’évader ailleurs quelques heures, seulement, pour le retrouver ensuite avec un œil nouveau.
L’inachevée est le premier roman parfaitement abouti de Sarah Chiche, une auteure dont je ne connais rien mais qui pourtant vient de se tailler une place de reine dans ma bibliothèque.
L’inachevée c’est l’histoire d’un chemin familial, d’une vie de jeune femme déchirée, disloquée qui pour autant brille par sa dignité, son intelligence, son courage. Une enfance sous les coups d’une mère vampirisante, une vie de femme au gré de rencontres masculines qui effleurent ou sauvent, une construction filiale qui ne peut avoir lieu puisqu’on en a décidé autrement pour soi. Une descente aux enfers sans le pathos larmoyant dans lequel s’engouffrent trop souvent les auteurs contemporains, adeptes de l’autofiction si littérairement tendance. Et au bout, la vie, le souffle de la rencontre qui balaye tous les démons pour faire éclore l’envie, finalement, d’être et de ne plus subir, d’aimer et de ne plus pleurer.
J’aime les femmes qui ont l’élégance de la vulgarité. Qui ne s’encombrent pas de mots classieux pour dire ce qui est trivial, brutal. Qui ont l’audace des mots crus parce qu’en contrepartie elles maîtrisent parfaitement la subtilité sémantique que nécessitent des sentiments plus complexes. J’aime les mots et leur pertinence essentielle à l’acte d’écriture, qui seule, permet de savoir dire des choses qui touchent directement au cœur sans jamais, jamais sombrer dans le mauvais goût, l’excès ou les faux semblants. Le style de Sarah Chiche est parfait car il est riche de diversité et de contrastes, car il s’adapte aux situations pour leur faire dire idéalement les choses et qu’il est au final, un tout cohérent et unique, qui est le propre des grands écrivains.
Est-ce parce que cet environnement bourgeois familial ne m’est pas inconnu, parce que ces racines que la vie arrache et que l’on tente en vain de replanter me rappellent d’autres plus intimes, parce que le père est finalement si fondateur dans l’existence d’une fille et que la mère demeure toujours celle que l’on pardonne, quels que soient ses naufrages et que l’on aime envers et contre tout? … Est-ce parce que les hommes déçoivent autant qu’ils ravissent, que les maux doivent toujours se déchaîner pour pouvoir laisser la place à la sérénité ensuite, seulement? ... Est-ce parce que la famille est parfois un fardeau incommensurable auquel on aspire pourtant seulement à trouver un sens, est-ce parce que l’histoire des uns conditionne souvent celles des autres, parce que les traumatismes de l’enfance sont, comme le disent les psychanalystes de manière si automatiquement agaçante, des écueils sur lesquels nos consciences adultes arriment sans cesse leur détresse ?….
L’inachevée est l’un des romans les plus bouleversants, les plus confondants de sincérité parcimonieuse, de beauté stylistique, qui m’est tombé sous les yeux depuis longtemps.
Et je le dois à l’intelligence sensible d’une rédactrice en chef, dont la rencontre est une surprise humaine aussi nourrissante que cet excellent livre.